Le Dieu dans l'Ombre, Megan Lindholm, Éditions ActuSF, collection Perles d'épice, juin 2019

Publié le par Maude Elyther

illustration de couverture par Lucian Stanculescu

illustration de couverture par Lucian Stanculescu

4ème de couverture

Loin de ses forêts d'Alaska natale, Evelyn est propulsée dans le monde de Tom, son mari, avec son fils Teddy. Coincée dans la vie quotidienne de sa belle-famille, la jeune femme ne se retrouve pas dans la place de femme et d'épouse qui lui est assignée. Fuyant les tâches ménagères et le désœuvrement, elle replonge dans ses souvenirs d'enfance qui oscillent entre nature et poésie, aux côtés de son ami Pan, le faune mystique avec qui elle a grandi…

Lorsque celui-ci réapparaît, des envies de liberté mêlées de rêves sensuels s'agitent en elle. À mi-chemin entre la civilisation et la nature, sous le couvert des arbres glacés, Evelyn devra faire face à des choix terribles. Trouvera-t-elle son chemin dans l’ombre ?
Légende de la fantasy, Megan Lindholm, alias Robin Hobb (L'Assassin Royal, Le Soldat chamane), tisse ici un chemin de vie d'une humanité sensible, où le fantasme de la nature se mêle aux désirs sombres et inquiétants qui grouillent au fond de nous.

Avant-propos

Je remercie en premier lieu Jérôme et les Éditions ActuSF pour leur confiance renouvelée dans le cadre de ce partenariat de service presse.

Megan Lindholm, alias Robin Hobb, représente une grande figure de la fantasy, or j'avoue que ma première tentative pour lire cette auteure m'avait déplu. Pour en avoir discuter avec d'autres lecteurs, je me suis rendue compte que cela était dû à la traduction. Pour autant, je n'avais pas encore réessayé l'expérience... jusqu'à ce que Le dieu dans l'ombre figure au sommaire des prochaines sorties au catalogue de ActuSF. Le synopsis m'a d'emblée beaucoup parlé (la Nature, les fantasmagories) et je me suis retrouvée à grandement apprécier cette lecture !

Mots clefs

nature - faune - quotidien - sauvage - deuil - saisons - liberté - civilisé - ami imaginaire - biologie - écologie - émancipation - société patriarcale - Alaska - chemin de vie - fantasmes - place de la femme - nature writing - fantasy intimiste

Fairbanks, printemps 1964
Il est toujours là pour moi, dans la forêt. Pour moi, il n'est ni dieu, ni animal. Mais dans un sens, une sorte d'esprit. Il est l'essence de la forêt, de la mousse, des champignons, des animaux, des arbres et des plantes. Quand il est avec moi, la forêt tout entière est aussi avec moi. Et la forêt et le seul endroit où je me sente entière. Mon monde est séparé en trois : l'école, la maison et la forêt. Seule, la forêt est paisible, salutaire. Seule la forêt est mienne.

Le Dieu dans l'Ombre, Megan Lindholm, Éditions ActuSF, collection Perles d'épice, juin 2019

Pas du même monde

Avec ce roman très personnel, l'auteure nous emmène dans un univers qui diffère de ses parutions dans le genre de la fantasy qui font sa renommées : nous sommes dans les années 80, dans un avion au départ de l'Alaska pour les États-Unis. Evelyn, jeune femme de vingt-cinq ans accompagne son mari, Tom, avec leur fils de cinq ans, Teddy. Ils quittent leur chalet isolé en bordure des bois de l'Alaska pour que Tom puisse prêter main forte à l'exploitation agricole de ses parents. Nous faisons connaissance d'Evelyn avec ses appréhensions, à propos de cette vie différente avec laquelle ils vont devoir faire un temps, à propos de sa belle-famille. Car tout cela représente ce qu'elle n'est pas, ce qui ne l'attire pas : la façon de vivre, les mentalités genrées, les apparences, le grand rêve américain patriarcal. Evelyn ne vient pas de ce monde, et c'est bien ce qui va lui être reproché, par sous-entendus, regards réprobateurs, ou actions. D'emblée, elle est mise à l'écart : Tom travaille, Teddy passe beaucoup de temps avec ses grands-parents ou bien sa tante Steffie.

Loin du cocon chaleureux établi en Alaska, Evelyn se retrouve confrontée à son opposé : elle est la femme sauvage qui débarque soudain dans la vie dorée de sa belle famille. Pis, leur mode de vie totalement genré la place d'office en tant que femme au foyer. Son quotidien (et son obsession) ? le ménage... En desperate housewife, elle tourne vite en rond, en proie à l'oppression qu'exerce sur elle la situation. Une bonne partie du roman s'articule ainsi sur ce nouveau quotidien dans lequel Evelyn est délaissée : à l'écart de sa belle-famille, elle passe aussi peu de temps avec Tom qui travaille sur les engins agricoles, de même qu'avec Teddy puisqu'il se retrouve sans cesse accaparé par ses grands-parents et sa tante. Narré à la première personne du singulier, le texte nous fait ressentir l'étouffement d'Evelyn, son impuissance face à tout ce qu'elle laisse couler par crainte de son beau-père, par crainte des "qu'en dira-t-on ?". Elle est reniée dans son statut de belle-fille, d'épouse, de mère, de femme ; cela révolte. Evelyn se rend compte qu'elle n'aime plus Tom, d'ailleurs, comme les autres, elle se demande encore ce qu'un bel homme comme lui peut lui trouver. Mais là n'est pas réellement le problème, puisqu'il y a Teddy. Et puis il y a aussi Pan qui refait surface...

Il joue Pan.
Il joue un rayon de soleil sur un flanc tavelé dans un bosquet de bouleaux, il joue des yeux marron que le rire fait scintiller de vert, il joue le galop imprudent des sabots fourchus sur la pierre glissante de glace, le souffle repris après la course dans les bois, les doigts serrés sur mon bras quand il réclame le silence, le contacte de son épaule contre la mienne quand nos têtes se penchent ensemble sur la première anémone des bois, il joue le vent dans les boucles brunes et l'eau qui ruisselle sur ses omoplates. Ma gorge se serre de toute la beauté qu'il irradie.

Le Dieu dans l'Ombre, Megan Lindholm, Éditions ActuSF, collection Perles d'épice, juin 2019

Fille de la nature

Le récit d'Evelyn s'articule également avec des chapitres consacrés à son enfance à Fairbanks, Alaska (dès 1964). Son lien avec la nature, les bois autour de la maison de ses parents. Son caractère solitaire qui la fait passer pour une paria. Aussi bien chez elle qu'à l'école, elle est le petit mouton noir ; elle ne s'attire la sympathie de personne, pas même de ses professeurs alors qu'elle vient d'un petit milieu et qu'elle a de bonnes notes. Elle a pour ami Rinky, l'un des chiens de ses parents, qui la suit partout dans ses escapades extérieures. Le seul lien positif qu'elle entretient avec sa mère semble être l'apprentissage et la cueillette des champignons : reconnaître ce qui sont comestibles et ceux qui sont vénéneux. Quant à son père, il lui a appris à chasser, enfin... à braconner... Fille de la nature, elle n'a peur de rien, n'est pas impressionnable ni dégoûtée pour un sous car elle appartient à ce monde, aux bois, elle-même animal sauvage.

L'ami imaginaire

C'est d'ailleurs dans son enfance qu'elle rencontre pour la première fois Pan. Pan, le faune, est-il un ami imaginaire ? Evelyn a tenté de s'en persuadé depuis ce terrible moment où il lui a tourné le dos. Avec lui, elle faisait partie intégrante de la nature, du bois. Auprès de lui elle jouissait en doute insouciance de la nature et de petites aventures. Une vie sauvage, une vie de liberté. Jusqu'à ce que la jeune fille ne devienne adolescente. Alors qu'elle était acceptée telle qu'elle était, lui aussi l'a finalement rejetée. Puis, d'années qui passent en déménagements, Evelyn s'est éloignée du bois où Pan et elle se retrouvaient. Pour autant, l'appel de la nature ne l'a jamais quittée. Quant au faune, eh bien lui il n'a jamais entièrement quitté son esprit. Pour autant, alors qu'elle doit rejoindre sa belle-mère et sa belle-sœur au restaurant d'un centre commercial, voilà que Pan surgit tout à coup : a-t-elle halluciné ? Pourquoi son ami d'enfance/imaginaire réapparaît-il dans sa vie, maintenant qu'elle est mariée et mère, une décennie environ depuis leur dernier contact ? 

Pan vient de mon obscurité. Je le sais. Pan vient forcément de cette obscurité. Quand j'avais décidé que je voulais devenir réelle, il y a tant d'années, je l'avais banni dans cette obscurité, dans un recoin caché de mon esprit. Échangé, dans une illusion bizarre de vie réelle, contre Tom et plus tard contre Teddy. J'avais laissé derrière la solitude familière, et avec elle abandonné les rêves que j'avais fabriqués pour la gérer. Pan, mon compagnon imaginaire, était un mécanisme de défense, un outil pour lutter contre l'isolement.
Et voilà qu'il est de retour. Qu'es-ce que ça veut dire ?

Le Dieu dans l'Ombre, Megan Lindholm, Éditions ActuSF, collection Perles d'épice, juin 2019

Le faune

Pan a tout du demi-dieu romain : moitié homme moitié caprin. Le torse, les bras et le visage d'un homme mais avec des cornes, et des hanches aux pieds, une morphologie de bouc. Ici, il représente bel et bien l'univers champêtre rustique, à l'image de la divinité de la nature dont il descend. Dans Le dieu dans l'ombre, il n'est fait référence à sa nature mythologie car travers l'un des souvenirs de ses ancêtres, alors bébé dans les bras d'une créature qui ne peut être qu'une nymphe/déesse (on dit que la mère du demi-dieu Pan fût la nymphe Thymbris). Si Pan n'a rien d'un rustre/d'un animal et qu'il use de la parole, certaines caractéristiques humaines lui demeurent étrangères, comme la colère. Aussi ses échanges avec Evelyn permettent à cette dernière de faire le point, d'aller au-delà de ses blocages (certains induits par la société en général). Pan apparaît alors humain, compagnon depuis l'enfance, sa relation avec Evelyn va évoluer...

Le Faune, Carlos Schwabe, 1923 - Faune sifflant à un merle, Arnold Bocklin, 1864Le Faune, Carlos Schwabe, 1923 - Faune sifflant à un merle, Arnold Bocklin, 1864

Le Faune, Carlos Schwabe, 1923 - Faune sifflant à un merle, Arnold Bocklin, 1864

Nature writing

Si la nature est énormément évoquée à travers la figure de Pan (avec sa flûte, il joue les différentes vies qui composent le bois), nous la voyons avant tout à travers les yeux et les ressentis d'Evelyn. Plus particulièrement lors des chapitres qui retracent son enfance, dans la première partie du roman. Puis, en un glissement, suite à un drame, la jeune femme va tourner le dos à la civilisation humaine. Elle qui a vainement tenté de plaire, à être celle que l'on attendait d'elle, elle prend la fuite. Durant ce périple impromptu, elle retrace sa vie, pour en faire table rase, pour assimiler et accepter ses choix, ses faiblesses.

Puis Pan entre à nouveau dans sa vie. Le compagnon d'enfance devient compagnon tout court. C'est une relation à la fois "naturelle", puisqu'elle s'y prédestinée depuis le début, mais parfois étrange puisque c'est avec le Faune qu'Evelyn devient réellement elle-même, sur tous les plans, même charnel. Enivrés l'un de l'autre, les voilà qui sillonnent le pays, vers le Nord, toujours - vers l'Alaska ? Avec Pan, la jeune femme accomplit pourtant bien plus qu'une nouvelle trajectoire, mais vous verrez par vous-même. Ils progressent de plus en plus difficilement, l'hiver sur leurs pas ; jusqu'à l'endroit où le faune voulait l'amener. La relation qui s'établit alors entre eux est bien différente de celle qu'elle avait avec Tom : ses "faiblesses" ne sont pas perçues à cause de son sexe mais sous l'angle de la biologie ; elle est humaine et Pan, hybride. La magie qui suinte littéralement de Pan va pourtant disparaître, et cela amorcera ma prise d'un nouveau choix.

Depuis toujours, Evelyn rêve d'une vie en autarcie (son chalet isolé en Alaska, la création manuelle pour troquer et/ou gagner de quoi subsister etc), à proximité de la forêt/du bois, car si l'homme est un animal dénaturé, elle vibre avec la nature. Pour autant, sa relation avec Pan est-elle ce à quoi elle aspire intimement ? À travers la nature, selon le regard d'Evelyn, ses poisons et ses bienfaits (les saisons, mais aussi les champignons, les plantes, les racines, les baies etc ou encore les constructions humaines qui rognent le sauvage), nous suivons tantôt le démorcellement de la narratrice, tantôt ses rêves les plus intimes (jusqu'à ses désirs charnels), ou encore sa (re)construction, son émancipation. Elle survit à l'hiver alors qu'elle se fanait dans le rôle qu'on lui imposait. Le sauvage et le civilisé. Malgré tout, ces deux notions sont des extrêmes, la solution ne réside-t-elle pas de trouver un équilibre entre elles... ?

Fairbanks, Alaska

Fairbanks, Alaska

La colère en moi est vivante, comme une créature séparée qui gronde à l'intérieur. Une créature trop forte pour faire partie de l'être faible que je suis devenue. Je suis une ombre, aussi impuissante qu'un rêve à redonner une forme aux événements qui ont lieu autour de moi. Seule ma colère a de la force et rugit de défi dans la misérable citadelle de mon corps, refusant d'être conquise ou vaincue.

Le Dieu dans l'Ombre, Megan Lindholm, Éditions ActuSF, collection Perles d'épice, juin 2019

Œuvre personnelle

Avec Le dieu dans l'ombre, nous ressentons le caractère personnel du roman. Comme dit en introduction, je m'étais très rapidement arrêté dans ma découverte de Megan Lindholm, aussi même au niveau biographique, je ne connaissais rien. Ici, j'ai sans conteste ressenti le lien particulier de l'auteure avec la nature. Tout comme certaines thématiques m'ont touchée (la place de la femme dans une société patriarcale genrée, la profonde dissociation entre nos valeurs/nos aspirations/notre sensibilité avec la société, le paraître, les codes et les moules). J'ai réellement perçu la femme en souffrance, qui tente les compromis et les concessions sans rien récolter en retour (ni un merci ni un retour du geste). Du côté biographique, l'auteure est d'ailleurs originaire de Fairbanks, tout comme Evelyn.

Le dieu dans l'ombre est ainsi une incursion très intime dans l'esprit et le corps d'une femme éprise de liberté. L'enfance joyeuse dans la forêt se distingue de manière très franche de l'école ou encore de la vie de famille de la narratrice. L'auteure évoque également la noirceur d'Evelyn : cette part d'elle dans laquelle réside Pan. Pan : métaphore de ses fantasmes/sombres désirs ? Le désir et la sensibilité d'Evelyn deviennent quasi mystiques, voire irréels, en la présence de Pan, personnification de la nature. Megan Lindholm aborde ainsi l'angoisse, le tourment de vivre un quotidien imposé ; est-ce seulement cela une vie réelle ? Elle interroge sur le choix de notre propre existence à mener. Mais également de l'héritage, ici la compréhension de la nature : le mot famille prend alors tout son sens, et fait également écho à la grande famille de l'auteure.

Fairbanks, Alaska

Fairbanks, Alaska

Je ne m'enfuis pas de chez moi. Je ne cherche pas à échapper à la vaisselle sale, à la lessive, à une belle-famille aux querelles envahissantes. Je ne fuis rien du tout. Je cours vers un but. Vers la forêt, l'endroit où la solitude n'a jamais pu m'atteindre. Je refuse de me demander si Pan existe vraiment, s'il y a un être vivant qui chuchote cette musique, si je cherche à fuir la réalité, si je ne suis même plus tout à fait saine d'esprit. Les bois se referment sur moi, et la flûte me montre le chemin.

Le Dieu dans l'Ombre, Megan Lindholm, Éditions ActuSF, collection Perles d'épice, juin 2019

Pour conclure

Megan Lindholm nous offre ici un roman très personnel, l'histoire d'une jeune femme qui oscille entre sauvage et civilisé. D'un quotidien imposé qui l'efface en tant que personne et en tant que femme, elle va s'enfuir et s'ouvrir pleinement à sa soif de liberté, à ses fantasmes les plus sombres.

Le dieu dans l'ombre possède des airs de nature writing dans le traitement de la nature : les bienfaits et les poisons, la flore et la faune sauvages et locales, mais aussi la destruction du territoire au profit de la construction et l'extension humaines.

Cette lecture interroge sur les choix que nous faisons dans notre vie, dans notre quotidien, tout comme de nos limites que nous franchissons parfois pour "plaire", "faire comme les autres" etc au détriment de notre moi.

Entre le sauvage et le civilisé, nous suivons le parcourt d'Evelyn : son chemin de vie (comme le mentionne la 4ème de couverture) vers son émancipation.

Plusieurs parties se distinguent : le début du roman s'articule autour du nouveau quotidien d'Evelyn avec sa famille chez ses beaux-parents, passages ponctués de tranches de son enfance sauvage. Puis surgit un drame et la jeune femme retrouve la nature et Pan, son ami imaginaire, son compagnon d'enfance qui avait disparu durant environ une décennie. Du démorcellement à la guérison et à l'émancipation, sous le joug d'une nature vibrante personnifiée par le faune.

Loin de ses univers de fantasy médiévale qui font sa renommée, Megan Lindholm apporte ici une œuvre personnelle qui met en scène la souffrance et l'oppression d'une jeune femme au sein d'un environnement patriarcal genré, la quête de liberté tout comme l'affirmation de soi au travers de ses idéaux et désirs les plus intimes.

En filigrane, l'auteure parle également de la notion d'héritage et de famille, ce qui inclut une approche écologique.

Initialement paru en 1991 aux États-Unis (et en 2004 en France) pour une intrigue se déroulant de 1964 à 1976, Le dieu dans l'ombre demeure une lecture toujours actuelle quant à la place de la femme dans la société (encore) genrée, de son émancipation et, au-delà, de l'impact du quotidien, des autres, qui nous freine dans notre volonté d'être nous-mêmes malgré les standards.

crédit photo : Julien Faure pour Le Point Pop

crédit photo : Julien Faure pour Le Point Pop

Publié dans chronique, service presse

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