Vincent Tassy, Mara, Éditions Au Diable Vauvert, 05 mars 2026
4ème de couverture
Andréa, jeune collégien, tombe sous le charme de la mère de son meilleur ami, Mara.
Lorsque son propre père s’éprend de cette femme, un mariage s’annonce – scellant la présence de Mara dans son quotidien.
Elle devient sa belle-mère, mais aussi son obsession.
Roman de la possession et de la perte, intemporel et contemporain, Mara déploie la spirale d’un amour impossible et toxique pour explorer les zones troubles du désir et le pouvoir des mots.
Né en 1989, Vincent Tassy est auteur, agrégé de lettres et musicien dans le groupe Angellore. Ses romans Apostasie, Comment le dire à la nuit et Diamants l’ont imposé comme l’une des plus belles plumes du fantastique français.
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Avant-propos
Voilà enfin mon retour sur le dernier roman de Vincent Tassy, Mara. Si vous me suivez, vous connaissez mon amour pour ses écrits (et c'est là un euphémisme). Cette fois, il nous propose une incursion dans une œuvre de littérature blanche, quoique…
Attention, il s’agit d’un retour analytique, si vous ne voulez pas en savoir trop avant de le lire à votre tour, rendez-vous tout en bas, au paragraphe « en bref » 😉
Mon retour
« Il y a une marâtre dans ma vie, qui aiguise mes crocs. J’ai pris l’habitude de vivre avec la haine au creux de moi, bourgeon, pluie, fleur, corolle ne cessant de grandir ; ça ressemblerait presque à une fête, c’est mon scandale à moi, mon monument à détruire quand j’aurai rassemblé toutes les catapultes. »
J’achète les romans de Vincent les yeux fermés, et ici, je savais juste que sa nouvelle parution traitait de la figure de la marâtre, et je pensais que le personnage principal serait féminin. Le récit est narré à la première personne, par Andréa. D’abord jeune garçon de 11 ans, il va avoir pour meilleur ami Maxime. Toutefois, il s’agit de la mère de celui-ci, Mara, qui prendra toute la place pour Andréa.
Dans cette lumière d’octobre dans laquelle elle apparaît la première fois, Mara va immédiatement convoquer une trame fantastique, point de départ du réalisme magique qui teinte le récit. Mara, c’est un univers, nouveau et vaste, une présence rassurante et compréhensive pour le jeune Andréa. Pourtant, au départ, elle n’est que la mère de son meilleur ami, mais, déjà, l’obsession se tisse, s’enracine. Car Mara – Marmara, mer – devient un monde pour Andréa. Ce qu’il éprouve pour elle passe de l’amour à l’obsession à la haine, en ne tombant pas dans l’écueil du sentiment amoureux charnel.
Le narrateur devient l’un des enfants de Mara, son père en est tombé amoureux suite à son divorce et l’épouse. Ils emménagent tous ensemble. Néanmoins, sur ce bonheur s’abat l’ombre d’injustice au sein de la famille recomposée. Chacun tient un rôle dans cette vie. Malgré sa sensibilité qui se cogne à la villa blanche où ils emménagent un peu plus tard, André ne dit rien, il veut faire plaisir à Mara, la voir heureuse.
La villa est épurée, trop lumineuse, alors qu’André subit du harcèlement, un rôle ambigu dans lequel il se complaît un moment. Parce qu’il se réfugie dans son palais mental, dans ses abysses. Andréa est un personnage diffracté, oh combien ambigu, passant de la victime au bourreau et vice versa. Car voilà, d’emblée le récit interroge la fiabilité de son narrateur via le prisme de la santé mentale. Nous compatissons, nous nous révoltons pour lui, et en même temps nous assistons à ses métamorphoses, nous découvrons ses ombres, ses manipulations. Dans cette réalité qui nous est contée, où commence la fiction ?
Bien sûr, le roman livre uniquement le point de vue d’Andréa, sa montée en puissance. Pièce de voûte, Mara s’est construite, excelle sur tous les plans, elle est le centre de tout et de sa famille. L’on voit la femme qui construit et donne, qui s’oublie dans son objectif de perfection. D’adorée, Mara devient le mal incarné, l'emprise, vampire psychique.
Mara mue. Sa transformation, également physique, apparaît avec leur changement de lieu de vie, puis par son comportement toxique, pernicieux envers Andréa. Car le corps et l’apparence de celui-ci changent tandis qu’il avance dans l’adolescence. Et alors que Mara l’avait réconforté et pris sous son aile lorsqu’il s’était confié à elle (victime d’homophobie du fait de son androgynie), elle témoigne soudain d’aversion et de menace à son égard, prétextant qu’il souffre de trouble des conduites alimentaires. Leur relation empire lorsqu’il s’ouvre à sa mère et que celle-ci cherche à remettre le cadre auprès de Mara.
Mara va ignorer Andréa et, dans l’ombre, elle veille à ce que son père ne lui apporte quasiment aucune aide financière. Andréa parviendra à se débrouiller, mais l’injustice ne fait que se creuser. Nous nous indignons et nous révoltons pour le narrateur, et en parallèle nous plongeons dans ses transgressions.
(…) je suis fort de toutes ces lignes que j’ai tracées, de tout ce vide que j’ai brassé. Au fond de moi il y a cet espace où je suis libre. Qui se suffit à lui-même. Où personne ne peut m’atteindre. J’existe moins. Ça, je ne l’ai pas encore complètement compris. Mais ça m’étreint le corps entier, j’en éprouve un ravissement total. Je sens que c’est définitif. Ça ne m’empêchera pas de pleurer, mais il y a bien un endroit dans lequel je suis libre. Il ne s’agit pas de consolation. Ni de reprendre le pouvoir. Ni de trouver refuge. C’est l’écrit, c’est tout. Ça se déploie, c’est la mer, une étendue qu’on pénètre, sans rien chercher d’autre que cette pénétration.
Andréa possède un secret, un pouvoir : celui des mots. Dans un état extatique, il peut matérialiser ses bourreaux et se venger. Entre fantasme et vengeance, il va faire du mal à Mara ; les tortures qu’il lui fera subir laisseront des traces sur la peau de sa marâtre. Mais à mesure que les injustices se creusent et que progresse la perfidie de Mara, André s’interroge : les mots peuvent-ils tuer ?
L’on pourrait redouter que l’histoire tombe dans le stéréotype de la marâtre, d’une féminité forte diabolisée, sous la plume d’un homme, mais c’est sans compter sur l’auteur de Mara. Bien entendu, je connais la sensibilité et les valeurs de Vincent Tassy et ici, il met en scène deux personnages complexes, fouillés, Mara et Andréa, en une dance, en un miroir. D’ailleurs, les identités de genre se brouillent, entre l’androgynie d’Andréa puis les métamorphoses physiques qui les transforment lui et Mara (maigreur, longs cheveux…) en « créatures » fantastiques, véritable transfiguration, parallèle entre d’autres écrits de Vincent, contes de fées et mythologies. Sans oublier l’analogie avec les murènes qui est déroulée tout au long du récit (mue, abysses…).
J’ai souri plusieurs fois alors que je faisais instinctivement des parallèles avec les autres publications de Vincent, ses thèmes phares : clins d’œil comme nouvelle approche. Pour clôturer l’ensemble, il nous livre une mise en abyme vertigineuse qui, une fois encore, interroge le réel et la fiction, littéralement. En effet, le roman propose une partie 2, et cela change tout. Le pouvoir des mots s’impose, implacable, diabolique, sinueux et cette partie donne littéralement des frissons et nous fait douter, une nouvelle fois. Mieux vaut se méfier de l’eau qui dort…
J’avais fait en sorte (…) que Mara se retrouve dans le livre comme dans un miroir – un miroir empoisonné dont jamais elle ne parviendrait à fuir le reflet.
En bref
À travers une écriture incantatoire, Vincent Tassy nous livre un conte gothique moderne, imbriquant littérature blanche, roman psychologique et réalisme magique. Réécriture de la marâtre ficelant d’une main de maître les relations toxiques, l’emprise, l’ambiguïté de son narrateur.
Lumière d’automne, villa épurée, envolées lyriques, palais mental abyssal… autant de facettes qui jouent sur nos sentiments pour nous entraîner dans les sinuosités d’un récit de vampirisme psychique, d’une danse étrange où l’amour devient obsession devient haine, jusqu’à la transmutation, la transgression.
La 2ème partie apporte un horrible vertige, nous laissant à bout de souffle, sidérés, ébahis, révoltés, consternés, fascinés, seuls face à l’appel de nos propres abysses.
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